Ici Commence

Ecrits de Natacha Michel

La compagnie des dieux. Gerardo Mello Mourao, entretien avec Natacha Michel

Paris, Le Perroquet, numéro 45-46, décembre 1984

(décembre 1984)

-  G. M. MOURAO : Je crois que pour un écrivain, il est très fondamental d’être moderne. Il faut être moderne. Ce qui n’est pas moderne, c’est de le dire puisque Mallarmé le disait déjà. Mais qu’est-ce d’être moderne pour un écrivain ? Je crois que pour un écrivain, son désir, son but, c’est d’écrire ce qui n’a jamais été écrit. D’écrire le Livre. En général, on ne réussit pas et ce n’est pas très important. Ce qui est important est de pouvoir écrire au moins un fragment du Livre.
Peut-être est-ce pour cela que toute a grande poésie n’a été faite que de fragments, et la littérature française en est un exemple singulier : on ne trouve pas dans cette littérature une « Divine Comédie », un « Faust », ça ne veut rien dire. Ce ne sont que des fragments. L’important est de toucher la beauté du grand livre, du grand livre qui doit être écrit. Ce n’est pas exactement pour dire une vérité nouvelle, une chose nouvelle mais pour la dire d’une façon nouvelle. Comment peut-on dire une chose nouvelle d’une façon nouvelle ?

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-  N. MICHEL : Pour vous c’est la question d’un peuple. Ici le vôtre, deux fois brésilien de l’être et d’être d’une partie du Brésil. Vous m’avez dit que dire une chose nouvelle, c’est être appuyé sur un peuple. Ce n’est pas que le peuple s’exprime par vos livres, ou même qu’il s’y manifeste, ou y sert de matière (1), mais il faut qu’il soit là pour qu’il y ait réellement écriture, et que se dise une chose nouvelle ? La littérature brésilienne est si violemment appuyée sur un peuple que le folklore, le « réalisme tropical » y est écrasé.

- G. M. MOURAO : Je crois que chaque peuple, chaque écrivain a son langage à lui. Là n’est pas le problème. Dans une littérature nationale, nous écrivons tous dans une même langue, mais chacun a son langage. Et dire une chose de façon nouvelle, c’est tout simplement le dire dans son langage personnel. C’est que personne n’a jamais parlé mon langage. Quand je dis le déjà dit, le déjà oui ; le déjà là, c’est parce que je parle le langage d’autrui par le mien. Mon oeuvre poétique est d’une certaine façon une oeuvre épique parce que l’épopée est le langage naturel de l’homme qui chante son aventure sur la terre. Et mon oeuvre poétique est aussi fondamentalement marquée par les hommes, les personnes et les lieux et les choses de mon pays. Quand je dis « mon pays », il ne faut pas entendre la nation juridico-politique à laquelle j’appartiens, mais un petit village où j’ai vu, où j’ai été témoin de la création du monde. Cette prédominance de la région, de la petite région où on a vu le jour, détermine l’universalité d’une oeuvre. Même par une question de géométrie euclidienne, je ne peux pas arriver là où vous êtes, car je ne suis pas d’ici où je suis, je dois me lever ici pour arriver là. Je crois que le témoignage que nous avons à donner pour n’être pas un faux témoin ou un témoin suspect doit être un témoignage sur nous, sur nous-mêmes, nos choses, nos lieux, parce que ce sont les choses que nous connaissons vraiment, que vraiment nous connaissons. Sur votre vie personnelle, sur les lieux où vous avez votre vie, mon témoignage ne sera jamais aussi efficace que le vôtre. C’est pourquoi je donne un témoignage sur moi-même. J’écris de cette façon l’histoire du monde car l’histoire du monde est l’histoire de chaque être humain.

- N. MICHEL : Alors un village c’est l’occasion d’une création du monde et dire « je » non pas l’origine d’une psychologie mais d’une cosmogonie ?

- G. M. MOURAO :

C’est dans cet esprit que j’ai écrit la « trilogie poétique ». J’ai beaucoup lu Heidegger. Appelons le « Monsieur Martin » dont le portrait est là parmi d’autres sur ce mur derrière nous. Mais avant même de lire Monsieur Martin, je me suis rendu compte que l’Etre comme dans le mot allemand est le da-sein, le Dasein : l’être là dans un lieu. Mon oeuvre poétique est toujours créée dans un lieu, dans un certain lieu, avec certaines personnes. (Comme il y a des peintres du dimanche, je suis un parleur français d’occasion, excusez mon français du dimanche... ). Mon oeuvre poétique la plus importante c’est une trilogie qui, étant une oeuvre profondément régionale du nord-est du Brésil possède un titre en grec.
Le premier livre, le premier chant, chante la fondation de mon pays, de mon sang, et de mon esprit. C’est l’épopée de mes ancêtres. Mes ancêtres d’il y a 400 ans sont arrivés dans la région la plus dure du Brésil (le Nordeste), ils ont été des conquérants, ils ont fondé le pays. C’est donc une cosmogonie avant la lettre. Le premier pays s’appelle le pays des Mouroés. Je chante l’aventure de ces hommes durs, qui ont répandu le sang, ont payé du leur et de leur vie, l’aventure de fonder leur lieu sur la terre : une aventure sacrée, mythique où on a fait le sacrifice de vies humaines, d’ amis et d’ennemis pour conquérir le lieu choisi.
Le deuxième livre est une biographie à moi-même. Une biographie très douloureuse dont je ne me repens pas, avec des dizaines de prisons, des années dans un monastère, deux femmes aimées qui se suicident, des exils et le désespoir de parcourir les villes du monde, comme si je croyais à ce vers de Rilke qui dit : « pour écrire un seul vers, on a besoin de parcourir des dizaines et des dizaines de villes ». A l’exception de l’Afrique - projet pour le futur - j’ai parcouru tous les pays de tous les continents cherchant peut-être, du moins, un vers de mon oeuvre.

D’un autre côté, il y a un petit poète portugais que j’aime beaucoup, Antonio Nobre, qui disait dans un vers : « Voyager, voyager, toute la planète est un zéro ». Le troisième livre de cette trilogie est une espèce d’arrivée au pays toujours cherché comme vraie patrie, et il s’appelle « La trace d’Apollon ». Je l’ai écrit dans un voyage très douloureux en Grèce. Ce livre est sous le signe d’Apollon. Parce que Apollon a été le premier dieu qui ait eu la miséricorde envers les hommes, qui les écoutait et répondait à leurs questions. C’était aussi un dieu qui a toujours élu ses lieux à lui. J’ai écrit ce livre dans le plus sacré des lieux d’Apollon qui est Delphes.
Le lieu que je trouve dans Delphes est ce lieu où l’homme trouve la vraie patrie, liée à ses origines qui sont la divinité. Quand je parle du Nordeste, de ce petit village, il y a toujours la présence de ce mythe qui fait de l’homme un contemporain du temps mythique, et un compagnon des dieux. Je veux voir d’autres lieux où l’homme possède la présence du temps mythique et de sa contemporanéité avec ses dieux.
Ceci est la présence actuelle des dieux, leur présence hölderlinienne. Dans mon petit village, je voyais cette présence du sacré et des mythes : la compagnie des dieux. Mais pour la technique des vers de ce livre, la biographie d’Apollon est faite dans des vers populaires. Dans mon pays, il y a des jongleurs, des gens qui chantent lors des foires : nordestins qui chantent dans une métrique de 7 syllabes, de 3 rimes. Ces hommes-là, on les nomme les « cantaores ». Voici un exemple traduit sur le pouce :
Je suis né en jouant de la viole je suis Mouédo de Ipureiras
de Mello du bas de la montagne régnant sur ces rives
je chante dans ma terre
comme dans les terres étrangères les cordes de cette viole
sont mes pieds et mes mains
galop des rives maritimes
à huit pieds de rythme
rythme marteau et gémissant
Voué fidèle à Apollon chanteur par profession
je veux chanter les dieux de la lyre de ma religion
je veux chanter leur vie je veux faire leur elnae.

Le drôle est de chanter Apollon, la chose du monde la plus sacrée, comme les « cantaores », en utilisant leur métrique et leurs calembours. Apollon a bien tué le serpent Python et a fait un siège avec son corps.

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j’ai croisé le mythe apollinien et les rythmes et les métriques populaires, très utilisés pour faire les biographies des brigands, des saints et des héros. D’une certaine façon, j’ai donné à Apollon un certificat de baptême de ma région et de ma religion. La forme est (c’est un trait permanent dans mes vers), une interspatialité et une intertemporalité. Ce qui arrive aujourd’hui est ce qui est arrivé il y a mille ans. Cette intertemporalité de la poésie est ce qui la distingue de la prose.

- N. MICHEL : Vous avez aussi écrit des romans, dont l’un, « Le valet de pique », est traduit en français (Gallimard 1966).

- G. M. MOURAO : Le langage de la prose est celui qui donne le concept des choses. La prose est conceptuelle, si le roman est poétique, c’est une poésie.

- N. MICHEL : Vous avez dit : le roman s’établit sur la perte du monde, la poésie sur sa trouvaille ?

- G. M. MOURAO : Faire des phrases est dangereux. Le roman est une épopée. C’est toujours une pièce de l’histoire, une histoire est toujours l’Histoire, ce n’est pas pour rien que dans « Guerre et Paix », la guerre napoléonienne y est inoubliable, supérieure à toute étude historique et à l’histoire même qui s’y produit.

- N. MICHEL : Mais qu’en est-il pour vous des lettres brésiliennes ?

- G. M. MOURAO : Je répondrais par Keats qui disait : « I think i shall be among the english poets after my death ». L’écrivain n’a aucun rôle, moi je fait de la politique, mais je ne suis pas un écrivain engagé. Permettez-moi de citer un échange de phrases : à quelqu’un que j’admire et à qui vous pensez sûrement, on demandait :« Avez-vous un parti ? ». « En tout cas ce n’est pas le vôtre », répondait l’homme que j’admire. Je hais l’État, je suis donc anarchiste, je dirai, comme Kafka, que je n’ai vécu que pour comparaître devant Dieu mes livres à la main. S’il y a un jugement, même après la vie...
Ceci ne signifie pas qu’on ait la prétention d’illuminer le chemin d’autrui. A l’illumination, je préfère un feu. Parfois on allume un feu. Mais nous les écrivains nous nous limitons au Nord par un poète, au Sud par un autre poète, à l’Est, à l’Ouest par un romancier, par un philosophe. Si nous sommes dans un labyrinthe, c’est autour d’un monstre qui n’existe pas. Je n’aime pas les choses trop intelligentes. Mais Michel Deguy a dit à Montréal : « la poésie, qu’est-ce que cela : prenez un vase, la poésie, c’est le vide du vase ».

- N. MICHEL : Le vide reste-t-il pour vous l’horizon indépassable de notre temps ? Le seul dieu qui puisse nous sauver ?

-  G. M. MOURAO : Il est difficile de formuler une réponse sans faire une phrase heureuse. Quant à savoir si un dieu peut nous sauver, Dieu seul le sait. Quant à moi, j’ai inventé un dieu précurseur. On invente un dieu à chaque moment. Mais de toute façon, la littérature, la poésie, oui, elles sont semblables à la foi. Dans le sens du mot grec : « phas », parler.